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En 2008 l’association Voltaire à Ferney lance une entreprise de longue haleine : publier année après année, avec deux cent cinquante ans de décalage, le récit de la vie de Voltaire à Ferney. Cette première brochure, richement illustrée, dont les auteurs sont historiens et journalistes de la région, inaugure la série. Elle situe dans le contexte des péripéties de la vie mouvementée de Voltaire l’implantation dans le petit Pays de Gex de l’écrivain et philosophe dont le rayonnement deviendra universel. 

Voltaire à Ferney, 1758-2008 : À l’automne 1758 Voltaire visite Fernex (sic), misérable hameau de 12 feux, pour la première fois. Depuis trois ans déjà, interdit de retour à Paris, il habite dans une belle maison de maître aux Délices dans la banlieue de Genève. Bien qu’il ait aussi pris, sous bail emphytéotique, une autre possession de Genève, le château et comté de Tournay non loin de là, il cherche à acheter un domaine qui ne dépendrait pas de la cité de Calvin. Il est horrifié par l’état de délabrement du château, avec ses tours et murailles médiévales et pourtant, à partir de 1759, c’est là qu’il vivra ses vingt dernières années. La « Fernex » des quelques pauvres paysans des débuts deviendra Ferney, une petite ville florissante grâce aux actions bienfaisantes du Patriarche…

Voltaire à Ferney, 1759-2009 : Au nom de sa nièce et compagne, Marie-Louise Denis, Voltaire devient officiellement propriétaire de la seigneurie de Ferney le 8 mars 1759. Il recrute maçons et artisans pour reconstruire son château, bergers et laboureurs pour valoriser son domaine. En janvier paraît une « coïonnerie » qui deviendra mondialement connue : Candide ou l’optimisme. Alors que dans le cabaret du coin on rit sous cape de l’aventure des vaches de Mme Denis, les pasteurs de Genève fulminent contre l’article « Genève » de l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert. Voltaire ne serait pas étranger à sa rédaction… Suivant la devise de Candide il « cultive son jardin » et plante de nombreux arbres. Deux cent cinquante ans plus tard, les peupliers de l’allée de la Tire sont abattus et ce sont les Ferneysiens qui fulminent…

Voltaire à Ferney, 1760-2010 : Voltaire a mal aux dents. Un acteur, auteur et chirurgien-dentiste lui rend visite et, s’il ne guérit pas Voltaire de ses maux, du moins fait-il beaucoup rire Mme Denis. Voltaire met un point final à ses Mémoires.  « Qui terre a, et qui plume a, guerre a », écrit-il en s’attaquant aux jansénistes et jésuites ; il lance sa célèbre injonction : « Écrasons l’infâme ». Alors qu’au château de Ferney les plâtres sont à peine secs il passe sa vie entre les Délices, Tournay et sa nouvelle demeure. Comme l’église située à une cinquantaine de mètres de son nouveau château lui cache la vue, il élabore le projet de la démolir pour l’installer ailleurs dans le village. Il doit y renoncer et la rebâtir… Que ce soit aux Délices ou à Ferney, il reçoit de nombreux visiteurs, dont Casanova. Jean-Jacques Rousseau, qui l’attaque (« Je ne vous aime point, Monsieur ») dans une lettre célèbre, devient son meilleur ennemi… En se réjouissant de la perte du Québec par la France (ces « quelques arpents de neige »), il montre son anglophilie et ne se fait pas que des amis en haut lieu à Paris. Il s’intéresse, par contre, de plus en plus à la Russie… Et il accueille comme future « fille adoptive » la petite Marie-France Corneille, arrière-petite-cousine du célèbre dramaturge.

Voltaire à Ferney, 1761-2011 : Tout occupé qu’il est à développer son nouveau domaine et à rebâtir « son » église en y inscrivant la très controversée dédicace « Deo erexit Voltaire », Voltaire ignore encore tout du début, le 13 octobre 1761 à Toulouse, de l’affaire Calas qui le préoccupera tant dans les années à venir. Le futur militant des droits humains se passionne plutôt pour la culture de ses terres et signe en mars un Mémoire sur l’agriculture, parmi de très nombreuses autres publications. Il critique Shakespeare, continue sa vendetta contre Jean-Jacques Rousseau et prend la défense des encyclopédistes dans leur guérilla contre les anti-philosophes comme le célèbre journaliste Élie Fréron. En 2011, la marionnettiste Costanza Solari donne à Ferney Un assassin délicat, sur un argumentaire de Pierre Cami. La brochure reprend le texte de cette petite pièce satirique dans laquelle Voltaire, qui se dit « mort trop tôt », se trouve confronté à certains personnages de la vie politique locale et française.

Voltaire à Ferney, 1762-2012 : À 68 ans Voltaire sent le poids des ans : il n’a « que des glaces et des rhumatismes » en son château et pourtant il se lance dans une vaste campagne pour alerter l’opinion sur le terrible sort de Jean Calas, torturé et roué en mars. Alors que ses lettres et publications reprennent ses thèmes anticléricaux préférés et ses « amabilités » à l’encontre de Rousseau (« Il prend envie de marcher à quatre pattes quand on lit votre ouvrage »), il reçoit un chaleureux encouragement fraternel de Diderot, dont l’Encyclopédie sort de presse. Il surveille ses dépenses, soigneusement notées dans un livre de comptes (48 livres le fusil à deux coups) et sème du trèfle sur ses terres. En 2012, le domaine du château vit avec joie la populaire Fête à Voltaire qui pour sa 11e édition déserte les rues et places de la ville. 

Voltaire à Ferney, 1763-2013 : Voltaire, en 1763, est « vieux comme le temps, faible comme un roseau, accablé d’une douzaine de fardeaux ». Encore ému par le sort de Jean Calas, supplicié et exécuté l’année précédente, il fait paraître le Traité sur la tolérance, et commente en soupirant les tragédies de Corneille. Il marie l’arrière-petite-cousine de celui-ci, sa chère « Cornélie-Chiffon ». Malgré ses yeux rougis, il fait ses comptes et « mange au milieu de l’hiver les meilleurs artichauts ». Il joue les quakers en écrivant à Pompignan et lui chante même un hymne, fait dialoguer une poularde et un chapon, s’amuse de Ce qui plaît aux dames, bataille à propos de dîmes avec le curé de Ferney et trouve le temps de s’entretenir avec un journaliste. En 2013, une table ronde se tient au château pour célébrer le 250e anniversaire de la publication du Traité sur la Tolérance; on y expose les pages de l’Encyclopédie, et l’église — la seule dédiée à Dieu lui-même — est enfin restaurée.

Voltaire à Ferney, 1764-2014 : En 1764, Voltaire a 70 ans, toujours les yeux fatigués et l’estomac fragile, mais cela ne nuit pas à son activité de «barbouilleur de papier». Le Dictionnaire philosophique portatif fait du bruit dans toute l’Europe. On a beau brûler ce «diabolique dictionnaire», il en surgit sans cesse des éditions qu’on lit partout. Correspondance, contes, commentaires (l’édition de ceux sur Corneille constitue une belle dot pour Marie-Françoise Corneille devenue l’épouse de Claude Dupuits) et autres écrits n’empêchent pas Voltaire de recevoir en son château une foule de visiteurs (dont de nombreux Anglais et deux Américains), de jouer Olympie, de faire campagne pour réhabiliter Calas, de continuer la querelle avec Rousseau… En 2014, le Dictionnaire philosophique s’expose au château et à la maison Fusier, on le lit au théâtre, on en parle dans un colloque.

Voltaire à Ferney, 1765-2015 : En mars 1765 Jean Calas est réhabilité. Voltaire est heureux, son Traité sur la tolérance a porté ses fruits. En son « profane taudis », il surveille la diffusion clandestine de La Philosophie de l’histoire, où il détruit quelques fables chrétiennes. Il fait construire deux ailes à sa demeure, trop petite pour accueillir le flot de visiteurs dont  sa comédienne préférée, Mlle Clairon, et une douzaine d’Anglais. Définitivement installé à Ferney, Voltaire se sépare des Délices, achète de la vaisselle, s’amuse De l’horrible danger de la lecture, écrit, relit, corrige, harcèle son imprimeur, défend la liberté de la presse et songe à une république où « la liberté de publier ses pensées est le droit naturel du citoyen ». En janvier 2015, suite aux attentats de Paris, une énorme foule se masse autour de la statue de Voltaire à Ferney. Elle y dépose des crayons et des exemplaires du Traité sur la tolérance, devenu par la suite un « best-seller ». Deux siècles et demi ont passé, mais l’obscurantisme sévit encore, qui autrefois rouait et brûlait, qui aujourd’hui exécute par balles ou décapitation. La plume incisive de Voltaire n’a cessé de lutter contre le fanatisme religieux et de plaider pour la liberté de pensée et la tolérance. Elle est plus que jamais actuelle.

Voltaire à Ferney, 1766-2016 : Début 1766, Voltaire espérait voir la fin de la superstition barbare. Cruelle désillusion en juillet : le chevalier de La Barre, accusé de blasphème, est exécuté, et le Dictionnaire philosophique brûlé sur son corps supplicié. Le Patriarche, saisi d’horreur, voudrait quitter Ferney pour créer un refuge philosophique en Prusse. Cela ne se fera pas. Alors le « vieux malade » saisit sa plume de redresseur de torts et plaide dans toute l’Europe, avec Beccaria, pour une réforme du « code criminel des nations ». Entre deux lettres, Voltaire améliore son ermitage, reçoit ses visiteurs, nourrit sa « petite famille », se mêle un peu des « tracasseries de Genève », fait jouer chez lui des comédiens genevois, défend les serfs, rachète des captifs, lit, écrit, corrige, fait imprimer et circuler des feuilles. En  2016, alors que Ferney se densifie et s’inscrit de plus en plus dans un Grand Genève transfrontalier, à l’abri de palissades, on rénove le château et on va en aménager les accès. De chaque côté de la frontière, on s’interroge sur l’accueil de ceux qui, fuyant persécutions, intolérance et dictature cherchent refuge. « La contagion du fanatisme subsiste donc encore. »

Voltaire à Ferney, 1767-2017 : Un hiver particulièrement rigoureux et le blocus de Genève en proie à des « troubles » ne freinent en rien Voltaire : il envoie force lettres pour récupérer chevaux, carrosse et malles confisqués fin 1766 à la douane de Collonges, pour réclamer au duc de Choiseul, premier ministre de Louis XV, un passeport afin de s’approvisionner à Genève : outre sa petite famille, l’état-major logé chez lui doit être nourri. Lassé de l’« hiver barbare », il songe un moment à s’installer à Lyon. Avec l’arrivée des beaux jours il y renonce et s’enthousiasme pour une nouvelle version de sa pièce Les Scythes qu’il fait jouer devant la troupe. Il ironise sur le conflit genevois, plante des arbres, défend Marmontel et s’amuse avec le Huron de L’Ingénu. Il se passionne pour le grand projet de ville nouvelle et de port à Versoix (alors territoire français) où il rêve de créer une « cité de la tolérance ». En 2017, Ferney résonne de bruits de chantiers ; la restauration du château avance avec réouverture prévue en mai 2018.

Voltaire à Ferney, 1768-2018 : Malgré froid et neige Voltaire, qui va sur ses 74 ans, entame une des années les plus productives de sa vie à Ferney. Être « à la tisane », « vieux, aveugle et sourd » ne l’empêche pas de pester dans de nombreux écrits contre les « bêtises théologiques ». Excédé par la vie trépidante que lui impose sa nièce et compagne, Marie-Louise Denis, Voltaire laisse éclater une ultime querelle qui précipite leur séparation : Mme Denis part à Paris, sans faire ses adieux. Petit à petit la tempête s’apaise et il lui envoie d’émouvantes lettres. Il fait ses pâques et un sermon à l’église, au grand dam de l’évêque d’Annecy. Voltaire s’occupe : entre deux parties d’échecs avec le père Adam, il veille sur ses finances et ses arbres, décapite des escargots au nom de la science, écrit une ode au vaisseau Voltaire et s’inquiète de la santé de son ami Damilaville. Il rénove sa belle ferme du Châtelard et se désole de la lenteur des travaux à Versoix. En 2018, le Chatelard, de nouveau en travaux, va se muer en médiathèque et le château, magnifiquement restauré par les équipes du Centre des monuments nationaux, rouvre ses portes au public début juin.

Voltaire à Ferney, 1769-2019 : Voltaire souffre d’accès de fièvre et n’a « plus de dents ». Toujours seul à Ferney, il déploie une belle activité en dépit de sa«  vieille et languissante machine » : il fait imprimer entre autres l’Histoire du parlement de ParisLes Lettres d’Amabed, réédite Le Siècle de Louis XIV ; il veille à la reconstruction du Châtelard, gère son domaine, surveille ses imprimeurs et ses créanciers, cultive des mûriers pour ses vers à soie, fabrique des bas et vante la qualité de la soie de Ferney. Entre deux facéties sur les capucins (saint Cucufin et frère Pédiculoso), il refait ses pâques, au grand dam du clergé, écrit son testament. Il soutient Sirven lors de la révision de son procès, correspond beaucoup, reçoit peu. À l’approche du rude hiver qui lui cause des ophtalmies, il envisage de rejoindre Mme Denis à Paris ou de s’installer avec elle dans le sud. Fin novembre, la voici qui revient au château : Voltaire s’en réjouit. Certes, leur vie sera désormais moins festive, mais ils ne se quitteront plus. Quant à « Cornélie-Chiffon » et à son mari militaire, Claude Dupuits, ils s’installent dans leur nouvelle demeure à Ornex. En 2019, le château rénové connaît un regain d’animation : visites, concerts, conférences, expositions. Voltaire est toujours à l’affiche dans le Pays de Gex : CandideLa Princesse de NavarreLe Temple de la GloireMérope